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Full text of "Eloge du citoyen Dufresne"

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Du C.^“ DUFRESNE 


Conseiller d’Etat, Directeur general 
du Tresor public. 


Pluviose an lo, 










COPIE 

DE LA LETTRE DU PREMIER CONSUL 

AU MINISTRE DES FINANCES. 

Paris le 5 Ventose an 9. 

Je sens vivement, citoyen Ministre , la. perte que nbws 
venons de faire du Conscilier- d’etat D-ufresne, 
du Tresor public. v ;• 

L’esprit d’ordre et fa severe probite qui'fe'distihguaieitt 
si erainemmentnous etaient encore bien necessaires. 

i' _ _ i. :■ • 

L’estime publique est ia recompense des gais de bien. 
J’ai quelque qonsolation a penser que , du sein de i’autre 
vie, il sent les regrets que nous eprouvons. 

Je desire que vous fassiez placer son buste dans la salle- 
de la Tr^orerie. 

Je voue salue affectueusement. 
BONAPARTE. 


2 



Le tuste'a ete place dans une des salles du Tresor 
public le 3 o pluviose, et c’est a cette occasion que I’eloge 
iqu*on:.va.' Iiie(a pte compose. ii" ;; . vi : r , 

«: Le iStatua|r^;^<fharge de ^- fai^^^ buste , n’a janwis--vu. le 
C.«" Dufresne/ mais les amis de cet bomme- recommandable 
luj ont decrit^^s traits ,: J.’habitude etie caractere de son visage 
et de%a personne. Le genie de I’artiste a fait le reste ; et tops 
ies amis du Dufiesne reconnaissent qu’il etait impossible 
'de'niieux'reussif."' - i _ ci . 





p 


eloge 

Du C.'“ DUFRESNE. 


E premier Consul a ordomie que le, buste du 
Dufresne serait place dans I’enceinte du Tresor 
pubJic. n . a voulu honorer ainsi ia memoire d’un 
citoyen qui ayait rendu' des services a I’Etat dans 
une; partie importante de i’administration, et exciter 
en meme terrips i’emulation dans le coeur de ceux 
qui entreraient dans la mime carriere, / ' , . . 

Le premier objet est rempli. Le nom de Dufresne 
ne peut, plus , tomber dans i’oubii : ce , citoyen est 
associe au petit nombre de ceux qui,; dans des temps 
difficiles , ont bien merite de ia patrie. Sa gloire 
est assuree ; .et quel plus beau titre a ia gioire qu’une 
distinction, rare, decernee par un premier magistral 
si bon juge en tout genre de gioire! 

X’autrembjet que ie premier Consui s’est propose 
ne serait pas rempii, si, contens de reconnaitre sur 
ie marbre ia figure et ies traits, de Fhomme que nous 
regrettons., nous negiigions de, consigner a ceux qui 
nous suiyront, et.de tracer, pour notre usage, un 
tabieau succinct de sa vie pubiique, des quaiites qui 

3 



( 6 ). 

fonnaient son caractere, et des principes qui diri- 
geaient son administration. 

La vertu, quelque part qu’elle se montre, a 
droit a nos hommages : ii est vrai de dire cependant 
qii’elle brille d’un eclat plus vif, qu’elie excite une 
plus grande admiration, lorsqu’on raper9oit dans le 
lieu on I’on n’aurait pas ete le plus tente d’en faire 
la recherche; parce que i’on suppose que, pour s’y 
maintenir, elle a eu plus de combats a iivrer, plus 
de difficultes a surmonter. Qui se serait attendu 
que dans un siecle de corruption, ou les jouissances 
corporelles etaient regardees comme ie plus grand 
bien, ou i’or qui peut ies procurer etait le mobile 
universe!,, au milieu de ceux meme qui font de la 
richesse ieur unique idols, il contracterait i’habitude 
d’une probite intacte, du plus parfait desinteresse- 
ment, et., pour ainsi dire, i’amour de la mediocrite 
des biens! De quelle force d’ame ne faut-il pas etre 
doue pour se preserver de la contagion de i’exemple, 
lutter contre le torrent de Topinion publique, et 
apprendre de bonne heure a se defier des favours 
de la fortune! Comment reconnaitre, avant le 
temps de I’experience, que, loin d’assurer le bonheur 
de ceux qui les ont obtenues , elles deviennent 
en quelque sorte des instrumens de torture, en 
ailumant dans leur ame des desirs insatiables, et en 



( 7 ) 

les tenant perp^tueilement travaill^s de la soif de 
jouir et de ia crainte de perdre! Mais ces notions , 
puisees par Dufresne dans son propre fonds, et 
afFermies par ses observations journalieres., devin- 
rent la regie fondamentale de sa conduite a toutes 
ies epoques de sa vie. Parvenu successivement, par 
son application et ses iumieres, a un grade eleve, 
iiredoubla d’activite , etendit sa vigilance sur toutes 
ies branches de ia fortune publique , et mit en der- 
niere iigne ie soin de la sienne. 

Lorsqu’apres de violentes secousses et une longue 
anarchie, un Gouvernement reparateur voulut mettre 
un terme aux brigandages qui avaient tari presque 
toutes les sources du tresor public, ses regards se 
porterent sur Dvfresne , comme sur i’homme le plus 
propre, par son integrite , ses iumih*es , sa fermete 
et sa prudence , a y ramener I’ordre et a lui rendre 
par degres une nouvelle existence. II sentit toute 
ia pesanteur du fardeau ; mais il envisagea sans 
elfroi toutes les resistances qu’ii aurait a combattre, 
toutes ies difficultes qu’il aurait a vaincre. 

II n’y a qu’un homme charge de garder les 
avenues de ce temple de la Fortune, qui puisse se 
faire une idee de la fureur aveugle avec laquelie 
Ies nombreux aspirans aux faveurs de la deesse, se 
heurtent, se pressent, se renversent, et s’acharnent 

4 



( 8 ) 

a s’entre- detruire. Rassemblaiit dans le silence au-^ 
tour de iui quelques anciens fonctionnaires irre- 
prochables, il parvient, avec leur secours, a eloigner 
ceux qu’il juge inutiles ou nuisibles; il modere ies 
pretentions de ceiix qu’ii croit devoir conserver en 
place; il les assujettit a mi ordre strict, ainsi qu’a 
un travail regulier. Ce qu’il ambitionne avant tout, 
c’est.de faire germer I’esprit de desinteressement sur 
ce sol ou- la cupidite avait jete de si profondes- 
racines : sa seule presence devient un puissant c'or- 
rectif de I’amour des richesses, en montrant combien 
il est glorieux et utile de savoir s’en passer. L’opinion, 
bien etablie, que son oeil vigilant penetre tout, que. 
sa severite n’a jamais pardonne , etoiiffe dans leur 
naissance tout projet, toute speculation qui n’oserait 
se produire au grand jour. Attentif, jusqu’au scrupule, 
sur Tadmission et I’avancement de ses nombreux . 
cooperateurs, il n’en re^oit aucun dont la conduite 
puisse rappeler des souvenirs incertains ou faclieux; 
chaque promotion devient un titre honorable; et 
Tadmission memo est une distinction qui entre pour 
quelque chose dans le saiaire. 11 veut que chacuii 
sache qu’un homme arrive pauvre jusqu’a ce depot 
de la fortune nationale, doit s’en retirer pauvre , et 
que cost une honte de s’y etre enrichi. Cette regie¬ 
s' applique sans exception a tous les distributeurs 



( 9 ) 

ties deniers publics, depuis le comptable charge des 
plus importans manieraens , jusqu’au dernier agent 
de, i’epargne. II entend que i’or et I’argent passent 
par leurs mains comme le grain dans celies du 
laboureur qui ensemence un champ, sans quelles 
en retiennent la moindre parcelle. 

11 sait qu"un ch^f de bureau qui s’est permis une 
irregularite, tombe a la discretion de celui do ses 
cbmmis qui en a connaissanceet qui s’en per- 
mettra de plus gran des auxqueiles ii sera force de 
conniver; que I’exemple de ce dernier en corrompra 
d’autres ; que ie prejudice devient de la sorte incal¬ 
culable; et que le seui moyen, d'arreter ia contagion 
est de se montrer inexorable envers tout ddinquant. 
Ainsi la rigidite de Dufiesne etait un autre tresor 
place en avant,de celui dont ii avait ia garde ; et 
cette arriere-pensee , si le Directeur gme'ral tappre- 
nait I a du vaioir des millions a i’E.tat. , - 

, Les vertus dont nous .veiions de rendre compte, 
ie desinteressement , ia vigilance i’austere, prohite , 
etaient si naturehes en iui ^ ou s^etaient si profonde- 
ment enracinees par un long exercice, queiles ne iui 
coutaient aucun effort, C’est pour s’en ecarter un seui 
instant qu’ii aurait eu a faire un effort contre nature. 
Que dis-je! aucune puissance au monde neut pu le 
contraindre a violer ces grandes et saintes obligations. 

5 



' II est une autre vertii plus essentielle encore a un 
homme public, puisquesans celle-ci elles sont routes 
exposees a degenerer en vices ou en abus. Je parle 
de ia justice, base de toute society. Mais, nous le 
dirons sans hesiter , i’exercice ne lui en etait pas tou- 
jours egalement facile. Ne sensible et bon , ce n’etait 
que par un travail penible et douloureux qu’ii s’etait 
rendu inflexible et inexorable; et I’extreme sever 
rite avec iaquelle il punissait des fautes que d’autres 
n’eussent pas trouvees entierement impardonnables, 
iui causait a lui - meme de cruels dechiremens : ii 
s’en consoiait par la pensee que de pareiiies le 9 ons 
etaient absoiument necessaires pour teiiir dans le 
devoir ees ames modes, sans 6iergie, qui ne sont 
gouvernees que par le ressort de la crainte. Heu- 
reux encore , s’il eut pu temperer, par quelques 
adoucissemens, les reponses qu’il etait oblige de 
faire a une multitude de deman des et de reclama¬ 
tions de toute nature, mais auxquelles il n'etait pas 
en son pouvoir de satisfaire ! Combien de fois ces 
paroles ont retenti a son oreille: « Et vous aussi vous 
avez etc malheureux! » Et quelle douleur de n’avoir 
en reponse a ofFrir que des eflbrts , des voeu’x ou des 
esperances ! Gar lorsquapres une aussi grande sub¬ 
version', i’on se propose de revenir a I’ordre, ce ne pent 
etre qu’a pas lents et par degres, en seprecautionnant 



( >■ ) 

centre tous ies changemens brusques, qui, bien 
que fondes sur ia justice, pourraient causer de nou- 
-veaux ebranlemens. Dans une semblabie position, 
i’homme d’fitat borne son ambition a alleger ie 
poids du malheur et de I’injustice. Mais ia marche 
qn il s’est une fois tracee , doit etre constante et uni¬ 
forme. Point d’exceptions , point de faveurs ; ses 
proches, ses amis , ceux meme qui par des services 
anterieurs croiraient avoir des droits a sa reconnais¬ 
sance, out perdu tout credit, et lui deviennent abso- 
iument etrangers dans ies fonctions de son office. 
De quel droit iui demanderaient ils ce qui n’est 
point a Iui, ce que i’equite Iui defend I S’ils sont, 
a son egard , ce qu’ils veulent paraitre, ils s’applau- 
diront et s’honoreront de ieurs liaisons avec un 
homme integre , digne de ia confiance et de 
i’estime de ses concitoyens ; et ils se garderont soi- 
gneusement de rien tenter qui puisse Iui ravir des 
biens si precieux. S’ils s’y etaient exposes, ils ne Iui 
sauront point mauvais gre de ses refus : ceux qui 
s’en montreraient offenses , ou qui continueraient 
de Ie tourmenter par des soilicitations importunes, se 
pareraient d’un faux titre. 

Mais ses vrais amis se garderont de ie bannir ainsi 
.de leur societe; et pour i’assurer que ieur amide 
durera encore quand il sera sans pouvoir, ils ne lui 

6 



( ) 

demaiideront rien que la regie interdise, pendant 
qu’il pent beaucoup. 

Dans la distribution des emplois, il n’accordera 
rien a la protection. En resistant aux plus puissantes, 
il se donne des armes pour les repousser toutes. Ses 
choix, motives par les se.rvices et la capacite, n’exci- j 
teront ni plaintes ni degout, puisque la Justice ren- | 
due aujourd’hui a I’un, est une garantie qu’elie le 
sera un jour aux autres^ Cette garantie est neces- 
saire pdur les attacher a leurs fonctions, pour les ] 
porter a s’y rendre irreprochables , et elle fait rde- 
pendre d’eux-memes leur stabilite dans leurs places. 

Dans rebauche que je trace, d’apres la conduite 
de Dufresne, Aqs qualites de Fhomme public , jeme 
dois pas en omettre deux tellement essentielles, cjue 
je, rougirais d’eii faire mention, si I’on pouvait croire 
que j’y aie cherche la-matiere de son doge , et si, 
des circonstances qui par bonheur sont deja loin de 
nous , n’en faisaient tout le prix. 

Une simple promesse de Dufresne valait un contrat 
dans les affaires qui ressortissaient a son adminis¬ 
tration. Point d’equivoque, point de rdicence. On 
n’a jamais entendu dire par ceux qui le quittaient: 
Ne nous trompe-t-il point! On ne disait pas meme: 
Pourra-t-il tenir ce qu’il promet! Il dait toujours prd 
a retourner dans sa retraite, plutot que d’y manquer. 



( 13 ) 

II fut long-temps depositaire et maitre du secret 
de ces iinportantes operations qui preparent et fixent 
quelquefois le conrs de la place, qui font varier les 
valeurs , qui les devent, qui les abaissent. II savait, 
ia veille, qu’un effet avili reprendait faveur le 
lendemain. II suivait de I’oeil les aberrations des 
uns; if observait la marche plus adroite et I’as- 
tuce des antres. Combien de fois il pendra, sans 
le temoigner, le but d’une question insidieuse.! il 
mesurait alors ses reponses, et mdue son silence. 
II vit d’un oeil tranquilie les orages de la bourse,, les 
naufrages et les succd de ceux qui s’embarquent 
sur cette mer semce d’ecueils; il sentait combien 
il serait honteux a un homme public de se mesurer 
avec des armes inegaies, centre ceux que I’amour 
du gain attire dans cette lice, et d’opposer des 
notions certaines a. des combinaisons souvent fausses. 
II savait enfin que Thomme public qui aurait pu 
se tromper une fois sur des evdiemens qu’il aurait 
calculd dans les chances desafortune, serait bientot 
entraine a diriger et a susciter des evenemens 
contraires , et a faire flechir Tintdd national sous 
son intd^t prive. Aiiisi la plus grande indiffdence 
pour les jeux de la hausse et de la baisse des fonds 
publics ; ainsi point d’achat, point de vente de ces 
valeurs dont il avait ie gouvernement, pas meme 



( >4 ) 

§ous le futile pretexte d’en relever le prix ; lud 
interet enfin, sinon I’interet superieur de concourir 
a I’afFermissement du credit par ia rectitude et la 
sagesse de ses operations. 

Rapportons maintenant quelques-unes de ses 
maximes les plus familieres; elles exposeront, mieux 
que de longs discours , sa doctrine sur les objets 
importans dont il etait sans ceSse occupe. 

« L’Etat le plus fermement assis, est celui qui 
« emploie le plus d’hommes vertueux et capable's.» 

« Si mes concitoyens me confient un depot, il 
» convient qii’il soit encore plus en surete dans mes 
» mains que dans les ieurs , et qu’ils dorment en 
» paix quand je veille. :» 

« Le choix des hommes les plus probes et les plus 
>> exerces pour les fonctions de comptables, est une 
» economie incalculable pour le tresor public. >> 

« II y a encore beaucoup de comptables dignes 
» d’estime; je les reconnais aisement au peu d’oc- 
» cupation quMIs me donnent. « 

« L’irnpunite d’un comptable devient une sauve- 
garde pour tons ceux; qui seront tentes de lui 
» ressembler : une pareille indulgence serait un delit 
» enyers les creanciers de I’fitat, et envers les com 
tribuables. » 

« La bonte d’lin homme public, c-est la justice. » 



( 15 ) 

« La justice d’un horn me public ne doit avoir 
*> d’autres limites que celies des moyens dont ia 
» societe lui a confie bemploi. « 

« Beaucoup de personnes en place aiment les ■ 
agens qui ne trouvent rien difficile ; mais ces gens 
-» qui savent si bien aplanir les difficuites, font tous 
leur fortune et ruinent ceux qui s’en servent.» 

« Tout ramene a 1 exactitude aritbmetique dans 
« ies operations du Tresor public. II m’est pins aise 
» mille fois de donner des etats sin ceres , qu'il ne le 
serait d’en composer de faux. La tacbe d’un 
» bomme qui n’a point a tromper est facile et satis- 
» faisante. Celle d’un bomme qui a quelque cbose 
a cacber , est remplie de peines et de difficuites.» 

- 'Dufresne distinguait, a des marques certaines , 
im bon comptabfe d’un comptable infidele. Le pre¬ 
mier sait qu’il n’est que le depositaire des deniers 
publics; content des. benefices legitimes qui lui 
sont attribues, il est toujours pret a rendre compte 
de tout ce qu’il a re^u : ses registres sont tenus 
avec ordre et clarte. 11 ne fait point attendre les 
renseignemens periodiques qu’il doit au. Gouver- 
nement; sa caisse s’ouvre a toutes ies verifications 
qui iui sont demandees, et ies fonds n’en sont 
jamais divertis. li ne craint point des verifications 
imprevues; il sait que ies inspecteurs ies pins severe's 



( ) 

et ies pius integres rendront un temoignage hono¬ 
rable de sa probite : il n’a rien a leur dissimuier, 
et chez iui leurs travaux ne soiit jamkis de longue 
duree. Ses chefs ne prononcent point son nom sans 
y joindre im temoignage de confiance et d’appro- 
bation. H augmente son patrimoine lentement, mais 
sans honte. Ses concitoyens voient sans envie croitre 
sa modeste fortune; et leur estime est une recompense 
magnifique de sa. moderation. ,, 

Combien. ia situation d’un mauvais comptable 
est differente ! un desordre affecte regne dans ses 
livres; sa correspondance est confuse ,:et de longues 
explications Iui sontfrequemment necessaires. Si leur 
pbscurite rend indispensable la presence d’un ins- 
pecteur long-temps et a chaque instant redoute, il 
cache difficiiement le trouble oii le jette I’arrivee 
subite de ce censeur incorruptible; il feint d’etre 
odense de ces justes precautions ; il s’ecrie qu’on le 
deshonore , qu’on lui ote tout credit,' que ies affaires 
en souffriront. 11 achete des. protecteurs, en parta- 
geant avec eux ses benefices iilegitimes ; il tache, 
par le luxe de sa maison , de se concilier des parti¬ 
sans et des.proneurs ; il dissimule en .meme-temps 
i’empioi du butin qu’il a fait; il le disperse ■ et le 
deguise sous differentes. formes : ses soiiicitudes j 
ses aiarmes, les soins qu’il donne a tant d’affaires 



( v ) 

priv&s, le detournent de ceux qu’il doit a la chose 
pubiique. Sa cupidite satisfaite fait bientot son plus 
cruel tourment; car tot ou tard il faudra compter, il 
faudra renoncer', et renoncer avec honte , a ces 
biens'mal acquis ; peut-etre meme une faillite crimi- 
nelle le punira de son avarice , et les tribunaux 
prociarneront et ses vols et son infamie. 

Diifresne etait fermement persuade, et nous le 
sommes comme lui, que ia passion de s’enrichir 
pent etre contenue dans des bornes legitimes ; qu'on 
pent arriver a la fortune jans avoir abdique les 
sentimens genereux et sans etre etranger a I’amour 
de da patrie. li pensait que ceux-Ia aussi qui di- 
minuent volontairement leurs avantages dans la vue 
de diminuer en meme temps les pertes du Tresor , 
qui associent, pour ainsi dire , leurs interets a ceux 
de I’Etat sans Taccabler du poids de leurs services; 
ont bien merite de la Republique. Il connaissait plu- 
sieurs de ces citoyens recommandables. Il desirait 
ardemment de propager dans la ban qu e et la finance 
cesv dispositions, liberales. D’autres mains n’auront 
fait qu’elever fedifice dont il avait prepare les plans.. 

Ell tra^ant, d’apres la conduite de Dufresne, les 
devoirs d’un hdmme' pu blic , en rappelant les 
maximes de ce ,directeur general , je ne me suis 
point attendu qu’elies obtiendraient Tapprobation 



( ) 

universelle. Quelques-uns penseront y voir une am* 
bition d’austerite incompatible avec nos moeurs ; ils 
ne manqueront pas de dire que cette rigidite de prih- 
cipes , qui apii etre de mise chez des peoples agrestes 
ou da:ns des societes naissantes, repugne a i’esprit et 
aux habitudes d’une nation justement renommee par 
son ammiite, son elegance et son urbanite; qu’au- 
jourd’hui ces fantomes appartiennent au pays des 
fictions ; que tout individu , a plus forte raison tout 
homme public, esttenu de se confornier a I’esprit, 
aux manieres et aux usages de son siecle et de son 
pays , sous peine de se rendre haissable et ridicule. 

D’autres , faisant consister le bonheur dans les 
amusemens, le plaisir et les jouissances qui peuvent 
s obtenir a prix d’argent, seront efifayes du modHe 
que nous venons de leur presenter, et jugeront en 
eux-memes qaesiDufresne a rendu des services a ses 
eoncitoy^ns , il s’est bien mal partage lui-m6me en 
menant une vie si triste et si miserable; et comme 
rien ne merite d’entrer en compensation avec le 
bonheur, ils se sentiroht, malgre tous les honneurs 
rendus a sa memoire, beaucoup plus disposes a le 
plaindre qu’a le suivre. 

Nous repondrons aux premiers, que i’amenite', 
findulgence et la bonte, sont des qualites precieuses 
dans le commerce de la vie priv^e; mais bien danr 



( 'P ) 

gereuses daris un homme public, parce qu’elles sont 
inconciliables avecses devoirs : car, s’il craint d’affli- 
ger ou de faire des mecontens, comment resistera-t-il 
a cette foule de soilicitations et de demandes injustes 
dont il est perpemellement assailji? S’il est facile a 
pardonner, comment arretera-t-il ies fraudes et les 
brigandages de queiques-uns des agens qui iui sont 
subordonnes! Les coupabies connaissent tontes les 
avenues qui conduisent jusqu’a Iui : c’est I’or a la 
main qu’ils chercheront des patrons; chaque faute 
aura son tarif, et toute.grace son prix convenu. ; 

On ne sait pas assez quelle est la puissance de ceux 
qui ont eleve leur fortune sur les mines de la fortune 
publique : c’est avec les armes^-derobees auTresor 
qu’ils reviennent i’attaquer. Voulez-vous les pour- 
suivre! craignez que bientot ils ne deviennent eux- 
memes les assaillans. Ils s’emparent de tous les defiles; 
ilsinvestissent, ils cement, ils assiegent celui qui par- 
lait de les reduire; et souvent le poste qu’il croyait le 
rnieux defendu, est le premier dont ils parviennent a 
s’emparer. Quelle digue opposera-t-il alors au debor- 
dement d’une insatiable cupidite, qui s’accroit par 
ses premiers succes, et finit par ne rougir de rien! 
Est-il naturel de supposer qu’un chef desarme puisse 
se defendre centre des ennemis si nombreux et si 
opiniatres! Laissez.-lui done le .fibre usage de ces 



armes, toujours victorieiises de la fraude : une sur¬ 
veillance active , une juste defiance de lui-meme,, 
une rigidite de principes et de caracta-e, qui ne 
lui permettent, en aucun temps et par aucune 
consideration, de se devoyer du sender etroit de la 
justice. Heureux, cependant, si, oblige de se mefier. ^ 
ainsi de ses propres forces, il a trouve autour de lur ; 
des amis dignes de toute sa confiance ! Et Dufresne. . 
a, sans doute, joui de ce bonheur. 

En vain pretendra-t-on que ces vertus antiques , ; 
sont deplacees parmi nous : ii n’a; jamais dependu 
des hom,mes de changer la nature des choses; et de ,, 
faire que ce qui etait honnete et louable, soit devenu ^ 
honteux et-ridicule ; et s^i etait prouve que la fof, 
publique , i’integrite et la justice, qui sont les fonde- 
mehs de fordre social , dussent Hre aiijoiird’huL 
regardees comme des ^tres chimeriques, et ne fusseht , 
plus pa,rmi nous que de vains noms doraies a des 
divinites fantastiques:, il faudrait, en meme temps, 
reconnaitre que nous ne sommes. plus .susceptibies- 
d’aucune formede Gouyernement. Les . vertus, lors- 
qu’elles ont briile , avec eclat chez les peuples, 
ancienS: comme chez les modernes , ont blesse; les, 
yeux de Ten vie, et n’ont pu se derober ala:haiiie ; 
et aux persecutions des mechans.: mais un homme.- 
soli dement vertueux n’en a jamais ressenti d’effroi, 



{. 1 ) 

jdt son zele ne s’en est point ralenti.- K sait, dame 
part , quil faut consentir pu a.en etre hai on aleut 
ressembler; et dans cette alternative, son choix n’est 
point douteux : d’une autre part, ii se tient assure 
que leurs eomplots nC; peuyent iui enlever ies seuls 
biens dont ii fait cas ; c’est sa propre estime et 
ceile des bommes qui iui ressemblent ; et dussent 
ses ennemis parvenir a egarer i’opinion,pubIique, 
ce pretendu triomphe serait de courte duree. Quel 
ministre des .finances fut jamais plus hai*, plus ca- 
iomnie, plus ridiculise que Sully; et quel nom parmi 
nous a ete couvert de plus de gloire et accompagne 
de plus de benedictions ^ ; • _ : : : 

Je dirai a ceux qui crpient que la feiicite est dans la 
possession desrichesses: Voiis avez raison de.chercher 
je bonheur, et de croire que rien n est capable d’en 
compenser ia perte; mais prenez bien garde de ie 
piacerouil nest pas : autrement,plus vous Vous pres- 
sferez pour i’atteindre, et plus vbus yous en elG^ignerez. 
11 ne reside point, coinmeun vulgaire incoiisidere a 
pu se rimagiiier, dans i’inertie et i’iritemperance , 
les amusemens et Ies plaisirs sensueis. Pour vbus en 
convaincre, observez ia condition despersonnes de 
votre connaissance qui s’y iiyrent avec ie moins 
de reserve; et, sans vous en tenir aux’ apparences , 
penetrez aussi avant qu’il vous sera possible dans 




( ) 

leur interieiir; caJcuiez de combien de mecomptes, 
de satiete et de ddgout chacune de ces jouissances 
est accompagnee ou suivie; quel vide elle iaisse 
dans leur ame; combien ia journee ieur parait 
iongue; avec quelle ardeur ils se fuient eux-memes 
sans parvenir a pouvoir s’eviter ; avec quelle anxiete 
ils cacbent leur conduite, s'ils ont des menagemens 
a garder avec la societe; dans quel avilissement ils 
tombent, s’ils braveiit les jugemens du public ; avec 
quelle humiliation et quel repentir ils soutiennent 
la comparaison et la vue de ceux dont ils auraient 
pu , en suivant une autre route , partager la consi¬ 
deration et les honneurs. Comparez a cette vie celle 
d’un homme actif, modere dans ses desirs, n'atten¬ 
dant rien que de son travail, ou plutot s’oubliant 
entieremenfc pour ne s’occuper que de I’inter^t 
commun; la vie - du Dufresne, ew un mot , 

envisagee dans son ensemble aux difFerentes epoques 
de sa carriere. Considerez-fe promu de grade en 
grade jusqu’ 4 -^ une place distinguee, sans sollicita- 
aions, sans intrigues, goutant la satisfaction pure 
de n'avoir jamais essuye un refus, et de ne devoir 
ses avancemens successifs qu’a l-estime de ses supe- 
rieurs, et-au besoin qu’on avait de ses lumieres. 
Voyez-le.,; jeune encore, bonore de la confianee 
des ministres, secondant avec zhle leurs projets> 


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mais pret a les combattre ouvertement lorsqu’ils 
iui paraissaient s’ecarter des regies severes dont ii 
s’etait fait une loi. Suivez-ie dans ia retraite; et 
pbservez bien quelle securite , quel calme imper¬ 
turbable , quelle tranquillite d’ame, donne, au 
milieu des plus violens orages, le. temoignage d’une 
conscience pure et d’une conduite irreprochable. 
Figurez-vous ensuite la joie qu’il dut gouter lors- 
qu’au q)remier signal du retour a I’ordre, il fut 
designe par la voix publique comme un des hommes 
le plus en etat de le faire revivre; dans la partie 
de I’administration ou si long-temps sa doctrine 
avait ete meconnue. Portez vos regards sur ses' 
derniers momens : notre premier Magistrat vou- 
lut lui-meme en adoucir i’amertume, et par sa 
presence et par ses consolations. Jugez aussi quel 
baume salutaire dut verser sur ses souffrances la 
conviction intime qu’ii avait rempli , peut-etre mime 
surpasse, I’attente de ceux qui iui avaient confie 
une branche si importante de Tadministration , et 
qu’il laissait apres lui des traces honorables de son 
existence. En considerant done que I’auteur de la 
nature a attache a chaque action honnite , a I’ac- 
complissement de chaque devoir, une satisfaction 
interieure qui en est la recompense ; que la vie 
entiere du Dufresne na. ete qu’une suite cons- 


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tante d’actes de devouement, de services rendus a 
repubiique dont il etait membre, d^cidez vous-memes 
si son sort ne merite pas d’etre envie , et si vous avez 
connu un mortel plus heureux pendant sa vie , plus 
digne de I’etre apres sa mort. 

Que dis-je! il n’est point mort, puisqu’il conti- 
nuera de cooperer avec nous a toutes ies amelio¬ 
rations dont est encore susceptible cette branche 
d’administration que ses soins ont fait fleurir. En 
portant nos regards sur I’image de ce respectable 
citoyen, nous nous rappellerons ses travaux , ses 
vertus : nos coeurs se penetreront d’uiie noble emu¬ 
lation et d’un saint enthousiasme. Si quelques-uns 
ne sentent point ces gehereux elans, ils baisseront 
ies yeux; ils rougiront de leur lachete, et feront au 
moins quelques efforts pour vaincre leur tiedeur. 
Quainsila memoire d’un homme de bien devienne 
aussi utile que I’a ete autrefois sa presence. 

Pour moi, en payant a ce bon citoyen un juste 
tribut d’eloges , je rends graces au premier Consul, 
par qui j’ai pu louer la vertu sans danger; et je tiens 
pour fortune le temps ou, hous vivons , puisque de 
telles louanges ne peuvent plus 6tre considerees 
Gomme la censure de'ceux qui les entendent. 

A PARIS, DE L’lMPRIMERlE DE LA REPUBLIQUE.